Le monde du Blues en France regroupe des talents représentés principalement par la gente masculine. Au beau milieu de tout cela surgit quelque fois une voix féminine qui ose défier ce monde de "machos". Et quelle voix ! Gladys Amoros et son Double Trouble, distille un Blues nourrie aux sources de la tradition noire Américaine. C'est avec un grand plaisir que Zicomania a recueilli les propos de la plus blanche des voix noires de l'exagone. Portrait !


- Gladys, le Blues en France ne comporte pas beaucoup de femmes, ce qui est un peu regrettable. Comment es-tu tombée dans la marmite et Est-ce difficile d'évoluer dans un monde de machos?
1996, j'étais soliste dans une chorale de Gospel depuis 2 ans quand à l'issue d'un concert, des musiciens professionnels m'ont abordé et m'ont demandé de passer une audition. Huit jour après, je passais l'audition (avec succès) et j’ai très vite commencé à chanter avec le groupe "Balbala Blues Band" dont le guitariste n'était autre que Michel Foizon, mon guitariste actuel. Pour répondre complètement à ta question, effectivement on compte très peu de femmes françaises à la tête d'un groupe de blues. J'étais, je crois, une des premières françaises mais cette particularité ne fut pas un atout, ni une curiosité pour les HOMMES de ce métier. Il a fallu s'imposer, jouer des coudes, donner de la voix et de la personnalité pour dire : "Hey, je suis là et je compte bien y rester". Alors qu'à chaque fin de concert le public me témoignait affection et éloges, les décideurs et autres journalistes ne se manifestaient pas. Aujourd'hui encore, je ressens cette différence. J'ai réussi à me faire un nom dans le Blues Français car j'aime le challenge et que je sais cette musique en moi, dans mes trippes et dans mon âme. Je chante avant toute chose pour le public.

- Depuis combien de temps le groupe existe-t-il, - Peux-tu nous raconter son histoire?
Blues and Trouble existe depuis 8 ans 1998, fête de la musique. Nous décidons Michel (FOIZON) et moi de ne pas faire de concert et de nous ballader dans notre ville pour aller écouter les copains. Au détour d'un café concert, nous avons entendu un batteur de Blues, Andy Martin, que nous ne connaissions pas. Très intéressés, nous sommes entrés et aussitôt nous avons été invités à participer. A la suite de cette JAM nous décidions de monter Blues and Trouble. Trois répétitions et les premiers concerts très vite après.

- Vous avez été élus « talents découverte FNAC » en 2000, comment ça s'est passé?
1999, enregistrement de notre premier CD "Big Road Blues" distribué par la FNAC et en écoute à Pau. Un jury de la FNAC s'est réuni pour élire les huit groupes "Espoirs Français" de l'année (toutes musiques confondues ). Nous avons été élus parmi des centaines de groupes choisis par la FNAC. Ce titre nous conféra une programmation "in" au Jazz à Nice Festival en première partie de Pat Metheny (grand souvenir!)

- D'où viennent tes influences et celles du groupe ?
Mes influences viennent du Gospel bien sûr, Mahalia Jackson, Liz Mc Comb, Al Green… Du Blues évidemment Koko Taylor, Big Mama Thorton, Etta James, Muddy Watters, Tee Bone Walker, Freddy King, BB King et d’un artiste que j’admire Robert Cray… Du Jazz aussi Ella Fitzgerald, Sarah Vaughan, Dinah Washington, Carmen Mc Crae… Notre bassiste vient du Funk, notre clavier de la soul et du Rythm’ blues, notre guitariste du Blues et du Jazz, notre batteur aussi et moi j’ai rajouté ma touche de Gospel. Nous avons mis tous ces ingrédients dans une marmite, nous avons fait mijoter et nous avons goûté ce plat que nous avons aimé. Mélange de musiques noires américaines qui fait, je crois, notre différence

- Ta voix est digne des voix noires américaines. As-tu travaillé dur ou avais-tu des prédispositions ?
Merci pour le compliment (c’est le plus joli que l’on puisse me faire !). J’ai beaucoup de chance car je suis née ainsi avec une voix puissante et robuste mais j’ai également beaucoup travaillé : Placement vocal, respiration, travail du corps, technique vocale, phrasé, swing… Je travaille encore beaucoup, je me considère comme une éternelle élève, à l’écoute de chaque inflexion de voix, de chaque interprétation qui puisse m’émouvoir et me faire vibrer quel que soit le créneau musical. J’ai rencontré de grands chanteurs (Jazz, musique lyrique) et nos discussions furent aussi importantes que les cours eux-mêmes. Je suis passionnée par la voix. Ne dit-on pas qu’elle est le reflet de l’âme…

- Sur Another Day, tu signes les textes, d’où vient ton inspiration ?
J’ai très vite voulu écrire mes textes, j’aime les mots et leur musique. Par-dessus tout, je pense que pour chanter cette musique-là, il faut avoir quelque chose à dire. Le Blues est, pour moi, un engagement philosophique et politique et la scène un espace de liberté où j’ai besoin de m’exprimer, de dénoncer, de vibrer, d’espérer, de parler de la société et du monde dans lequel nous vivons mais aussi partager la joie d’être ensemble, l’amour et l’amitié, le bonheur de faire ce métier. Mes textes sont faits de tout cela, la vie quoi !

- Parle-nous de la rencontre Blues and Trouble et Nico Wayne Toussaint ?
Michel FOIZON fut le guitariste de Nico en 1995. Leur groupe s’appelait « Vent du Sud ». Ils ont joué ensemble pendant un an et ont ensuite vogué chacun vers d’autres cieux musicaux. L’amitié est restée, intacte. Nous habitons le même département et partageons régulièrement la scène ensemble. C’est à chaque fois un plaisir intégral, nous nous comprenons et nous nous sentons à l’unisson!

- La scène est importante pour un groupe et est un facteur déterminant pour l’évolution musicale, combien de concerts donnez-vous par an ?
Nous donnons environ 80 concerts par an. Le démarchage est un travail difficile et j’avoue avoir parfois besoin de me consacrer davantage à mon véritable métier, le chant, l’écriture, la composition, les projets. Mais l’un ne peut aller sans l’autre alors avec l’aide de notre prospecteur (comme il se plaît à le dire) nous cumulons nos forces et nos carnets d’adresses afin d’aller à la rencontre de publics différents chaque année.

- Parles-nous de tes préférences musicales, ce que tu écoutes et ce que tu visionnes.
Dernièrement, j’ai vu le concert de Marvin Gaye au Montreux Jazz Festival en 1982, ça m‘a ébloui. Une telle classe, un tel groove, une telle maîtrise ! Quelques temps auparavant on m’a offert le concert de Robert Cray à Marciac… quelle Claque, quel chanteur, quel guitariste et encore une fois quelle classe ! J’écoute énormément de musique, très diverses (je suis d’une nature très curieuse) et j’essaie de puiser chaque fois ce qui fait l’essence même d’un chanteur, l’authenticité teintée d’originalité et de personnalité ! Sarah Vaughan représente à mes yeux la perfection Etta James me laisse sans voix, qu’elle chante du Blues ou du Jazz. Mon mentor c’est Liz Mc Comb, j’ai eu la chance de la rencontrer à Marciac et ce jour là fût déterminant pour la suite de mon évolution.

- La musique est-elle ta seule passion ou as-tu trouvé un équilibre avec autre chose ?
La musique reste ma passion principale, je fais également partie d’une troupe de théâtre contemporain et je trouve ces deux exercices totalement complémentaires. Le chant m’a aidé à porter ma voix au théâtre, le théâtre m’a permis une aisance scénique supplémentaire lors des concerts. Mon équilibre vient de ma famille, comme beaucoup d’entre nous.

- Another Day est le troisième album de Blues and Trouble. Une question idiote flotte dans ma tête, pourquoi et comment cette pochette ?
Tu as raison de me poser la question. Je n’ai pas inscrit d’explication sur le CD voulant laisser à l’auditeur sa propre interprétation. Ca m’intéresserait de connaître la tienne. - Avoir les oreilles grandes ouvertes est une qualité essentielle chez un musicien. Cela permet la spontanéité, l’osmose et le discours sur scène. - Tendre l’oreille reflète la curiosité. J’aime les gens curieux et entreprenants. Cette oreille, en fait, a une histoire : C’est l’oreille d’une serveuse noire travaillant dans la salle de spectacle du Sancy Snow Jazz Festival où nous étions programmés en février 2004. Cette serveuse s’arrêtait de travailler, irrémédiablement happée par notre musique. Au lieu de servir, elle avançait vers la scène, se faisait rappeler à l’ordre par son chef, se remettait à servir puis nous fixait de nouveau et recommençait. Un de nos amis (photographe) dans la salle voyant le manège pris une photo de son oreille. Il nous l’envoya en nous disant : « Voilà l’oreille d’une admiratrice » et nous raconta l’histoire. Cette histoire nous a beaucoup ému car quand la musique vous touche au point de vous faire oublier où vous êtes et pourquoi vous êtes là, n’est-ce pas le plus bel hommage que l’on puisse recevoir? Nous avons donc décidé d’en faire notre pochette. Nous le lui devions bien !

- Quel est votre meilleur souvenir ?
- Au sujet de Another Day : L’enregistrement de Mississipi Remix. Un quart d’heure avant la prise, je n’avais toujours pas fini d’écrire le texte. Nous avons décidé de l’enregistrer quand-même, ne l’ayant pas vraiment répété. Deux prises et le morceau était dans la boîte, incroyable ! Lors des séances d’enregistrement certains moments sont inexplicables, comme une parenthèse, une bulle où nous évoluons sereinement et sûrement. - Au sujet de Blues and Trouble : Notre première grande scène au Festival de Jazz à Nice en 2000, accueillis par Michel Leeb qui dansa devant la scène durant notre prestation et entra ensuite dans notre loge en nous disant : « Putain ça swing dans le sud-ouest, BRAVO » Notre fou rire, quand il commença à nous faire un sketch en mangeant une énorme pêche et notre dîner ensuite aux côtés de Pat Metheny, si courtois, si simple.

- Le plus mauvais souvenir ?
- Au sujet de Another Day : Le froid ! Nous avions décidé de louer une grande maison à la campagne. Nous avons demandé à un ingénieur du son de déplacer son studio dans cette maison, ce qu’il accepta de faire pour notre plus grand plaisir. Nous nous sommes enfermés huit jours pour les premières prises et je crois bien que ce furent les huit jours les plus froids de l’hiver 2004. Le pire fut la note de chauffage supplémentaire à la fin de la location… - Au sujet de Blues and Trouble, laisse-moi réfléchir… lequel vais-je choisir ? Comme pour tous les groupes, les débuts sont difficiles et les conditions souvent ubuesques. Il s’agit d’un repas d’avant concert dans un bar à Mimizan (landes). Le propriétaire nous avait généreusement offert une boîte de thon et un pain pour tout repas. Lui, à la table à côté se délectait devant son poulet basquaise. Nous pensions que c’était l’entrée, nous attendons encore le plat de résistance mais le plus rigolo…cet endroit s’appelait « le squale », ce qui dans notre jargon veut dire « profiteur » !!! Aujourd’hui nous en rions bien en nous remémorant nos têtes et notre colère ! Je dois rappeler ainsi pas mal de souvenirs à pas mal de musiciens !!

- Quels sont vos projets à venir, envisagez-vous le DVD ?
- Nos projets sont d’envergure puisqu’ils consistent à donner une place importante au Blues Français et aux chanteuses de Blues Françaises… Je plaisante… (quoi que !) - Continuer, créer, chanter, jouer ensemble me semble déjà un bon projet. - Proposer la musique que j’aime mêlant toutes nos influences reste également notre but. Nous composons actuellement notre 4ème album et nous sommes donc dans une dynamique de création. J’adore ces moments… Nous espérons que ça ne sera pas une autoproduction mais pour l’instant rien n’est vraiment fait. Au mois de mars 2006 nous partons en Syrie, au mois d’août 2006 en Norvège et continuons nos concerts à travers la France, notamment au LAX’N Blues Festival en mars, au BAY CARE BLUES FESTIVAL en avril… Quant au DVD, pourquoi pas, nous y pensons et envisageons une résidence dans une belle salle de concert avec notre section de cuivres « Le Fletcher Horn » en prime mais ce ne sera pas dans l’immédiat car à ce stade il faut qu’un producteur nous suive…

Merci Gladys, ce fut un plaisir de te torturer de questions et je vous souhaite une longue route et plein de bonheur. Pour mon interprétation de la pochette d'Another Day, Je dirais : Ecoutez attentivement, j'ai quelque chose à vous dire !

Merci Rémi pour cette interview. J’espère avoir répondu à toutes tes questions. Merci de m’avoir donné la parole. Je te donne rendez-vous au détour d’une salle, d’un bar ou d’un festival afin que nous buvions le verre de l’amitié et continuions notre discussion.


Propos recueillis par Rémi Charlet le 30 septembre 2005


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